L’interview de Mélanie Hearnden, styliste à Genève

J’ai eu le plaisir d’interviewer, pour mon blog, une jeune styliste genevoise, Mélanie Hearnden, de l’atelier de création Melane. Amoureuse de son métier, chargée de shooting-photo pour des sociétés de production et magazines suisses tels que Bilan Luxe et Sur la Terre, Melanie Hearnden (que je nommerai ci-après « Melane« ) est également la représentante de l’image publicitaire de certaines campagnes de la haute joaillerie et horlogerie suisse, comme tout dernièrement Chopard.

De nos jours, dans le tumulte de la vie pressée et des modes flash, qu’attendons-nous d’un styliste ?  C’est la question que je me suis posée durant de longues semaines et qui ont précédé la parution de cet article sur Melane. Et bien, malgré le fait que je connaisse Melane comme une camarade d’école depuis des années, ce n’est que lorsque qu’elle a eu la gentillesse de m’inviter dans son monde, à l’occasion d’un défilé et en passant du temps à papoter avec elle sur la terrasse de l’Hôtel des Bergues, qu’elle y a répondu sans le savoir.

Ce que nous, les amoureuses du style ou les amants de la mode, de la couture, des tissus, des covers, des magazines prestigieux, des fashion week et des nouveaux créateurs, nous attendons, c’est de l’authenticité. Mais aussi et surtout, comme dans bien d’autres expressions de formes d’art, nous voulons voir l’empreinte assumée du créateur. Du vécu mais également de la cohérence et du caractère, bien sûr.  Vous vous demandez certainement pourquoi je pose d’entrée ce genre de question dans une introduction d’interview ? Et bien, vous verrez un peu plus loin dans cet article, en connaissant un peu plus Melane, qu’elle a dû renoncer à une certaine commodité et facilité de carrière qui lui était proposée, pour rester dans le registre qui lui tient tant à cœur aujourd’hui encore. Elle a dû faire certaines concessions pour rester cette styliste particulièrement différente des autres afin de n’exprimer qu’une fidèle adaptation de son travail et un rendu qui est perçu, à chaque, fois comme une oeuvre d’art à laquelle elle s’est attachée tout au long de sa confection.

Nous avons le plus souvent tendance, par rapidité ou commodité, à acheter et consommer des pièces de vêtements qui sortent de la grosse production, en essayant parfois quand même de nous démarquer par notre propre style en détournant certains habits. Mais ce que font les stylistes comme Melane est autre chose.

Melane, c’est l’amour de la dentelle de Saint-Gall et de Calais, la douceur et la précision du vêtement. La fraîcheur aussi. Un savoir faire, une histoire de vie basée sur l’amour de la couture. Un métier… son métier de tous les jours !

Elle a ce petit quelque chose qu’ont les artistes libres, ceux qui ne pourront jamais, comme vous et moi, tourner en rond dans un bureau où tout leur est proposé, suggéré, ne laissant aucune place à la fécondité de leur création et de leur esprit. Melane est ce genre d’âme libre pour lesquelles je ressens de l’admiration car elles sortent de leur zones de confort pour devenir ce que nous autres avons trop souvent peur d’être… libres et fragiles !

A titre plus personnel, je l’ai trouvée si authentique lorsque, dans cette somptueuse et fastueuse salle d’un prestigieux palace genevois remplie de femmes aux vêtements et coiffures parfois excessivement magnifiques, elle est arrivée, pure et simple, dans un camaïeux de couleurs douces et fidèles à elle… simplement jolie ! Elle pourrait pourtant jouer de son statut… Mais ce n’est pas le cas. Et c’est le même sentiment que j’ai eu en touchant ses créations, elle ne triche pas… voilà comment je la vois.

Des cotons choisis avec amour et une idée de base qui finira, après avoir « improvisé », par tout autre chose. Melane pose ses tissus, ses dessins et ses idées à plat. Puis un vent d’inspiration différent vient bouleverser sa ligne de base et apporter ce qui plaît aux amants de la mode et des belles matières : de la personnalité, une dose d’imprévu et de magie. Voilà, à mon avis, ce que doit nous apporter un styliste : sa vision personnelle, son vécu et un peu de son intimité.

Allons voir un peu qui est Melane

Le parcours de Mélanie Hearnden

Née à Genève, Mélanie Hearnden est diplômée avec mention excellente de l’école Bellecour-Supdemod en tant que styliste modéliste en 1999. Elle part s’installer à Paris et entre en Haute Couture chez Lecoanet-Hemant (gagnant du Dé d’or en 1994) où elle a la chance d’être nommée rapidement assistante directe du styliste.

Elle est en charge de l’édition 1998 du Noël des créateurs animé par Marie-Christiane Marek.

De retour à Genève, elle est désireuse de pouvoir créer sa propre marque. Elle s’installe et ouvre un atelier de création sous le label de «MELANE».

Ambitieuse de découvrir d’autres facettes du stylisme, elle travaille sur mandat en tant que styliste pour des sociétés de production, des photographes sur des campagnes et spots publicitaires (Bally, Hermès, Piaget, Raymond Weil, DC Shoe, Visilab, SIG, Sunrise, UEFA, Mobility, Canal Sat, TSR, 20minutes, Lake Geneva (Chine), Manor …) et également en charge de photo shootings des pages mode, accessoires et bijoux de divers magazines Suisse, tel que Bilan Luxe, Sur La Terre, etc…

Quelle est sa personnalité créatrice ?

Melane propose à sa clientèle des pièces sur mesure et du semi-mesure. Cependant, son « sur mesure » reste accessible dès lors qu’une pièce sera « un prêt-à-porter » abordable, aux mesures de la cliente qui aura le choix de customiser ou de créer sa propre pièce en plaçant et déplaçant des dentelles par exemple.

L’interview

Comment furent les débuts de ton métier à Genève ?

Melane : Après des études, j’ai trouvé un petit atelier et mes copines commençaient à se marier. J’ai alors réalisé ma première robe de mariée sur huit mois (!!). J’ai adoré faire ce travail et c’est alors que le prêt-à-porté est venu, six ans après, suite à une évolution créative. Au début, c’est dur de montrer qu’on existe et que ce n’est pas qu’un « passe-temps » mais bien un métier. Il y a vingt ans, à Genève, cela n’existait pas. J’avais cette impression qu’il fallait que je prouve que je faisais du bon travail pour qu’enfin les gens se disent : « En fait, elle fait des trucs bien » !.

Pourquoi ne pas être restée à Paris où ton travail était déjà reconnu ?

Pour être précise, mon travail était surtout reconnu par le styliste pour qui m’employait. Je travaillais pour quelqu’un. Et j’ai tout de suite eu envie d’être plus proche de la clientèle et, à vrai dire, les « paillettes de Paris« , ça ne m’éclate pas ! Me dire que oui, je travaille en Haute couture mais avec une demie-heure de pause à midi et passer le reste du temps en sous-sol, cette idée ne me plaisait pas, évidemment.

Je crois avoir pris ce que j’avais à prendre à Paris. Particulièrement l’apprentissage du travail des dentelles. J’ai pris par-ci par-là le savoir-faire dont j’avais besoin. Mais j’avais surtout besoin de revenir ici, à Genève, pour faire à l’échelle de Genève, mes créations et pas forcément vivre le faste de Paris. Je pensais à cette époque déjà qu’il y avait à faire ici à Genève.

A-t-il été difficile de te faire un nom en tant que jeune diplômée de couture ou, au contraire, la voie te fût-elle vite tracée ?

Il est difficile de faire son chemin mais disons, qu’après quinze ans… ça commence (rires). La passion de mon métier me fait oublier le temps consacré. J’ai d’ailleurs de la peine à quantifier mes heures de travail car je ne vois pas ces pièces comme étant destinées à être vendues. Je les vois plutôt comme un genre d’oeuvre ou un tableau dont tu n’as pas envie de te séparer. C’est d’ailleurs toujours difficile pour moi de m’en séparer !

Au début, certaines marques ont-elles voulu « t’appâter » pour que tu travailles pour elles et si oui, qu’elle fût ta motivation pour suivre ton propre chemin ?

Non, personne ne m’a ni appâtée, ni épatée d’ailleurs (rires). Mais si c’était le cas, aujourd’hui, ça m’éclaterait de faire des petites collections « capsules », des partenariats ou collaborations avec certaines marques.

Quelles sont tes matières favorites ?

Le lin, le coton, la dentelle, les matières naturelles, végétales, en fait.

Quelles sont les couleurs, les textures et les ambiances qui te touchent et t’inspirent ?

Je suis toujours inspirée par les tons pastels. Quant aux textures, il faut que ça vibre entre mes mains. C’est-à-dire que j’ai besoin de toucher le tissu et, suivant le tombé, je vais pouvoir déterminer si j’en ferai une jupe ou un top. Il faut que le tissu me « parle ». Une fois, dans le bus, j’étais sur le point de toucher la veste d’une femme à coté de moi car j’était curieuse d’en connaître la sensation. J’était intriguée par ce matelassé… C’est un geste de couturier je pense.

Et dans les textiles, évidemment, la dentelle et tout ce qui est délicat.

Quels sont les créateurs qui t’émerveillent et sont tes modèles à suivre ?

Ce ne sont pas forcément les plus connus. J’aime beaucoup les créateurs japonais pour leur délicatesse et leurs finitions. Il y a toujours un petit détail. Je dirais Mina Perhonen, que j’aime beaucoup et Simone Rocha. Je suis aussi attirée par tout ce qui est scandinave, le côté épuré et leurs coupes simples mais aussi pour leurs détails et le mélange des matières et des couleurs. J’aime aussi Chloé. Je ne regarde jamais les collections en direct, mais après coup. Et parfois, mes idées ressemblent à ce qu’elle crée.

Je pense qu’on est dans la même mouvance mais je ne vais pas m’en inspirer pour autant. J’aimais beaucoup Thierry Mugler pour la structure de ses tailleurs, chose que je ne fais plus du tout. Mais j’aimais sa façon de gérer et de travailler le vêtement sur le corps.

Donnes-nous les aspects difficiles de ta profession…

Il faut être rigoureuse, disciplinée et volontaire. Ce qui est parfois difficile en couture, c’est que tout ne vas pas toujours comme on le voudrait et pourtant l’envie de créer doit rester intacte et ne pas subir de perte de motivation. Une idée en tête ne donnera pas forcément le même résultat. C’est souvent aléatoire entre la création du dessin, le tombé du tissu et son rendu final. Mais je tombe souvent juste. L’idée de base est là. Je travaille par contre l’erreur pour la détourner en positif. J’ai souvent, au fur et à mesure de la création, des impulsions positives qui me font « improviser » et créer un vêtement qui, à la base, était destiné à être une jupe et finira en robe.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai de la peine à travailler avec d’autres personnes. C’est aussi la raison pour laquelle je ne travaille pas avec des supports informatiques.

Je me rappelle d’ailleurs d’un épisode de trois jours au cours desquels je n’arrivais pas à sortir d’une impasse créative. Contre le mur, en dessus de mon fer à repasser, étaient épinglés des bouts de dentelle. Dans un mouvement, l’un de ces bouts de dentelle se décroche et vient se poser sur mon travail… la solution était trouvée ! Ces dentelles sont devenues mon point fort et je les ai déclinées à chaque fois dans toutes mes collections.

J’ai la chance de pouvoir créer à mon propre rythme dans mon atelier. Je pense que si je devais créer pour d’autres, la démarche serait différente. J’ai besoin d’être seule. Je peux, parfois, passer deux heures sur un projet ou, à l’opposé, des semaines. Parfois il dort et je peux le laisser dans un coin et le reprendre la saison suivante.

Genève a-t-elle un style ?

Genève est une ville internationale et cosmopolite qui regroupe une multitude de styles issus de différentes cultures. Mais en ce qui concerne « la genevoise« , c’est une adepte des bons basiques dont les tons restent sobres.

Pourrait-on imaginer une fashion week à Genève ?

Je ne suis pas sûre… Je pense pas que Genève soit une ville précurseur de la mode… Je le lui souhaite un jour.

Quel serait ton souhait pour la mode de demain ?

Je pense que nous revenons aux basiques.

Il fût un temps où la mode était « importable ». De nos jours, les vêtements sont plus basiques et il y a, je trouve, plus de recherche et de délicatesse. On a peut-être fait le tour et nous revenons aux basiques. J’ai cette impression que nous revenons à du « easygoing ». La femme n’a plus envie d’être dans des carcans serrés qui lui font perdre trop de temps. Si nous n’avons pas encore passé le cap du vêtement futuriste, les matières, elles, ont évoluées. On parle de tissus « intelligents » qui s’acclimatent et s’allègent. Il a y également du progrès dans la recherche de nouvelles technologies, comme par exemple la découpe du vêtement au laser.

Mais je souhaiterai un retour à la qualité des tissus d’antan… et stop à ces matières synthétiques.

Ce qui est intéressant, c’est de constater que le « cycle » de création revient sans cesse. Les grands créateurs n’hésitent pas replonger dans les archives du 18ème siècle.

Quels basiques doit absolument avoir une femme dans son dressing ?

Un cardigan gris, un jeans de tous les jours dans lequel elle se sent bien qu’elle pourrait accessoiriser avec un perfecto, des talons ou des baskets, un débardeur, un trench-coat et une chemise en jean…

Comment a évolué le prêt-à-porter ces 10 dernières années ?

Je pense que, suite à la montée de la grande consommation et de l’offre et de la demande, la qualité du tissus à beaucoup baissé, notamment avec l’arrivée en force des matières synthétiques que je ne travaille d’ailleurs pas. Il y a actuellement un grand écart entre le prêt-à-porter et le luxe. Même dans certaines bonne marques de prêt-à-porter, les finitions ne sont plus les mêmes, certaines étapes de fabrications sont enlevées pour gagner du temps…et du coût de l’argent!

Mais comme je reste dans mes matières phares, je suis un peu à part de la grande distribution et du coup je n’ai pas la même vision du prêt-à-porter actuel dans ma création. A titre personnel par contre, je vais très bien associer des pièces de chez H&M ou Zara avec une note de qualité dans les basiques, les chaussures ou les accessoires par exemple. 

Quelles sont les fautes de goûts que tu souhaites éviter dans tes collections ?

Je suis très attentive dans le mélange des impressions et que ce dernier se fasse de manière harmonieuse. Il ne faut pas que cela fasse mal aux yeux. Je passe beaucoup de temps dans les combinaisons et les associations. Et même si on parle de « mode de carreaux avec des lignes », si je ne trouve pas ce duo agréable à l’œil, je ne le choisirai pas. Je dois sentir cette sensation de satisfaction dans mes choix. Celle qui me ferai dire : « Je pourrais porter ce vêtement ! »

J’ai une « devise » : Le trop…tue le trop! (ex: trop de jean, tue le jean).

Tu as créé et organisé des défilés. Combien de temps un défilé se prépare-t-il  à l’avance ?

J’en crée actuellement un pour le 16 mai 2017 et n’ai encore rien préparé pour le moment (ndlr nous sommes au mois de février). J’ai prévu 25 passages, donc au total 45 pièces. Je crée deux habits par jours. Dans une matinée, je vais monter un top et le début d’une jupe que je finirai le lendemain.

Pour répondre à ta question, je dirais qu’il faut environ trois mois.

Comment s’organise une journée type, voire même une semaine type dans un atelier de styliste ?

C’est très aléatoire. Je ne peux pas prévoir ma semaine à l’avance. Un travail peut tomber à la dernière minute mais cela me plaît. Je ne pourrais pas vivre de manière plus chronométrée. J’ai besoin de cette liberté et de cette flexibilité. Si je me fixe des objectifs, je ne peux, en revanche, pas anticiper. J’aime prendre le temps et laisser venir. Par contre, je suis productive dans le stress.

Si tu devais quitter Genève, dans quelle ville aimerais-tu exercer la couture ?

J’aimerais bien aller au Japon.

D’où viennent tes inspirations de style et comment ont-elles évoluées au fil de ces 15 dernières années ?

Mon style s’est affirmé, je crois. Je sais à présent dans quelle voie aller. Au début, je partais dans tous les sens, je ne canalisais pas. Je sais aujourd’hui qu’il y a des couleurs et des styles qui ne seront jamais les miens, avec lesquels je ne travaillerai pas. J’ai mûri avec mon travail. Je m’inspire beaucoup de la nature, des arbres et des éléments bruts. Un mur décrépi, par exemple. Ces atmosphères m’inspirent. Une lierre qui descend le long d’un mur, prendre des photos lors d’une balade. Par contre, je ne suis pas inspirée par l’architecture. Je me suis plus dans les courbes, les asymétries. Mes inspirations viendront d’une mouvance, d’une ambiance et non de la mode directement.

Tu nous donnes tes bonnes adresses fashion à Genève ?

Boutique La Muse, NoaHogan pour les baskets, Cyrillus pour leur basiques et Brunello Cucinelli, c’est si bien maîtrisé et on y retrouve le savoir-faire italien. Les robes de soirées sont incroyables.

Un resto pour un lunch où on est sûr de te trouver ?

« Noodle » ou « Enfaim » et « Le Décanteur » aux Eaux-Vives.

Les comptes Instagram que tu adores ?

@burried_trasure_s by Sarah Stalder, un blog suisse basé à Londres.

@ihavethisthingwithfloors I have This Thing With Floors

@homestoriesnyc, les couleurs, les matières, et la déco que j’aime…

Quels sont tes projets et futurs projets ?

Depuis peu, la création d’un concept de workshop d’anniversaire pour les 10-13 ans… Venir avec « une chemise de papa » et repartir avec une robe transformée et « pimpée » au goût de chacune, avec en prime un shooting photo.

Un défilé prévu pour le mois de mai, le 16.

Le 31 mars et 1er avril, dans le cadre des JEMA, l’association Label Genève regroupe une trentaines d’artisans Genevois sous un même toit, le bâtiment des Forces Motrices et j’aurai le plaisir d’y tenir un stand et de montrer au public mon savoir-faire.

Un grand merci à Mélanie tant pour son savoir-faire, la fraîcheur de ses idées, sa disponibilité et sa gentillesse.  Nous aurons le plaisir de reparler de son travail et de ses futurs projets à venir dans le blog et de suivre avec beaucoup de plaisir l’évolution de ses créations.

A tout bientôt, je vous souhaite une très belle semaine ♥

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